COVID-19 : en Guadeloupe et en Martinique, tri de patients

COVID-19 : en Guadeloupe et en Martinique, tri de patients

« Seize morts en un week-end pour 400.000 habitants, c’est inédit… et dramatique », souffle Yvan, infirmier libéral en Guadeloupe. Depuis deux semaines, la région d’Outre-Mer subit une vague de Covid-19 d’une extrême violence. Si la métropole a envoyé des renforts, et annonce de nouveaux moyens humains et matériels pour les prochains jours, les soignants sur place décrivent un système de santé noyé sous la vague Delta.

« Mon téléphone sonne cent fois par jour »

« J’exerce depuis onze ans ici et je n’ai jamais connu ça, se lamente Yvan. Aujourd’hui, tous mes patients sont positifs au Covid-19. Aucun n’est vacciné. » Lui l’est, dit avoir toujours respecté les gestes barrières… et jamais attrapé le Covid-19. Ce qui le menace davantage, c’est le burn-out… « Je ne peux plus assurer la totalité des soins car mon téléphone sonne cent fois par jour, regrette-t-il. J’ai eu des décès évitables, c’est très dur. Les conditions de soin ne sont plus les mêmes. On a modifié la barre de gravité. Car aujourd’hui, les hôpitaux sont saturés. »

Pourtant, Yvan, qui suit des patients cancéreux et très âgés, est habitué aux derniers soupirs. « D’habitude, j’encaisse bien les fins de vie. Mais là, ça a été trop brutal. J’ai entendu des jeunes de 25 ans me dire : « je me suis vu mourir ». »

Comment explique-t-il cette brutale déferlante ? Le  taux de vaccination faible joue, mais pas seulement. « Jusqu’ici, on n’a jamais eu de vraie vague de Covid, donc on n’a pas d’immunité collective. Le variant delta est hyper contagieux, virulent, avec des symptômes lourds, qui nécessitent d’être vu à l’hôpital… En plus, ici on a énormément de personnes en surpoids, deux fois plus de diabétiques que dans la métropole, le Covid se baigne là-dedans ! Bref, on avait tout pour que ça explose ! Ce qui m’attriste le plus, c’est qu’on aurait pu anticiper. »

Or, pour lui, malgré les aides venues de métropole, la pénurie de matériel se poursuit. « On manque d’oxygène pour les patients, mais aussi de matériel pour les soignants. J’ai réussi à trouver par miracle des gants dans une épicerie au fin fond de la campagne ! Beaucoup de collègues sont contaminés. » Et l’une d’entre elles est décédée du Covid-19. « Envoyer 250 volontaires, c’est bien, mais on a 1.000 cas de Covid par jour… »

Quel est le profil de ces patients ?

Ils sont plus jeunes que les crises antérieures. On a désormais des enfants, des femmes enceintes aussi. C’est l’ensemble de la population qui est touchée. Souvent, ils arrivent tard dans le processus et ils sont d’emblée considérés comme malades graves dès leur arrivée. On a une dizaine de décès par jour, en moyenne, ce qui est considérable. C’est en perpétuelle augmentation, on espère que ça va s’arrêter.

Pour aller plus loin : COVID-19 

Priorisation « beaucoup plus stricte »

La Martinique n’est pas le seul territoire en extrême tension. En Guadeloupe, la quatrième vague a débuté plus tard, mais elle est plus virulente encore que dans l’île voisine. Dans la semaine du 9 au 15 août, le taux d’incidence s’est hissé à la valeur record de 2 156 cas pour 100 000 habitants, en hausse de 13 % sur une semaine. Les deux principaux hôpitaux de l’archipel, le CHU, à Pointe-à-Pitre, et le centre hospitalier de Basse-Terre, sont submergés. Là aussi, le tri des patients est inévitable. « La priorisation – à savoir de réserver les places de réanimations aux patients qui ont le meilleur pronostic –, c’est ce qu’on fait au quotidien, ça fait partie de notre activité », nuance Marc Valette, chef du service de réanimation du CHU de Guadeloupe. « Ce qui a changé, et ce qui rend les choses terribles cette fois-ci, c’est qu’on a besoin d’être beaucoup plus strict sur cette priorisation que ce qu’on est d’ordinaire. On n’a pas les moyens de donner accès à la réanimation à tous les patients pour lesquels on souhaiterait pouvoir le faire », regrette-t-il.

Pourtant, les hôpitaux guadeloupéens ont, eux aussi, augmenté leurs capacités. Le nombre de lits de réanimation est passé de 27 dans l’archipel à 84 actuellement, dont 57 au CHU. Des efforts insuffisants : tous les lits sont pleins. Marc Valette réfute néanmoins les propos relayés par certains médias hexagonaux sur la sévérité du tri. « La priorisation se fait à un moment donné, en fonction du nombre de demandes à cet instant-là et du nombre de lits disponibles, précise ce médecin réanimateur. Le jour où l’article de La Voix du Nord disait “pas de patients de plus de 50 ans en réanimation”, on accueillait des patients de 63 ans en réanimation, et aujourd’hui [mercredi 18 août], une patiente de 69 ans est partie en évacuation sanitaire. »

Ces évacuations de malades en avion vers l’Hexagone se multiplient pour libérer quelques places à l’hôpital : le CHU de Guadeloupe en a d’ores et déjà organisé quinze. En Martinique, outre les douze patients déjà évacués, huit autres devraient suivre samedi 21 et dimanche 22 août. Mais cela ne suffit toujours pas. La pénurie de places en soins critiques a des conséquences dramatiques dans le reste de l’hôpital. « Notre service est démuni pour accueillir des personnes qui devraient être en réanimation. Nous perdons beaucoup de patients », se désole Audrey Lagier, infirmière dans une aile Covid du CHU de Fort-de-France.

La morgue sature au CHU de Pointe-à-Pitre

Dans l’hôpital guadeloupéen, comme quelques jours plus tôt en Martinique, la morgue sature également. “Nous avons 15 places plus une chapelle ardente réfrigérée qui peut accueillir une trentaine de corps”, détaille Gérard Cotellon auprès de LCI, sous le contrôle de la légiste du CHU Tania Foucan.

Un conteneur réfrigéré vient d’être installé pour encaisser le rythme des décès, plus de 15 par jour juste au CHU.

Gestion du stock d’oxygène médical

Les équipes du CHU et les renforts métropolitains font feu de tout bois. Sébastien Couraud, chef du service de pneumologie à l’hôpital Lyon-Sud, s’apprête à mettre en place six lits d’oxygénothérapie haut débit, une technique déjà éprouvée dans le cadre de son service. « L’idée, c’est de proposer une alternative thérapeutique, dans des conditions dégradées. On sait que c’est un traitement efficace pour des personnes qui n’ont pas accès à la réanimation dans l’immédiat », explique le médecin lyonnais, arrivé mardi 17 août à Fort-de-France.

Avec tant de malades à mettre sous oxygène, un problème inédit taraude les médecins martiniquais : la gestion du stock d’oxygène médical sur l’île. La bonne nouvelle, c’est que le risque de pénurie s’éloigne. Un navire de la marine nationale est arrivé mercredi 18 août en Martinique avec plus de 100 tonnes d’oxygène médical produit en Guyane. Mais il y a une mauvaise nouvelle : « On n’a pas de restrictions par rapport aux quantités qu’on utilise, mais on est limité par le débit d’oxygène dans l’établissement, s’inquiète Cyrille Chabartier. Les tuyaux ne sont pas dimensionnés pour les débits d’oxygène qu’on administre actuellement sur le site. »

« On parle de médecine de catastrophe, je confirme »

Karim Mameri, infirmier et cadre de santé dans un hôpital de Normandie, fait justement partie des renforts arrivés mardi 10 août au CHU de Pointe-à-Pitre. Celui qui coordonne les volontaires ne cache pas son choc. Actuellement, les patients de plus de 50 ans ne sont pas envoyés en réanimation. « Mais si des places se libèrent, ce seuil sera réajusté, nuance-t-il. Mercredi matin, on avait 31 patients aux urgences Covid, 15 aux urgences non-Covid. Et cinq lits libres. Alors si l’hospitalisation est nécessaire pour beaucoup, il faut faire un choix. » Un tri difficile à vivre. « Des choix dramatiques, qu’on n’a jamais vécus, reprend Karim Mameri. On parle de médecine de catastrophe, je confirme. » Lui a accepté de prolonger d’une semaine sa mission. Et salue l’arrivée d’une dizaine de psychiatres et psychologues venus soutenir les patients, mais également les soignants.

Autre preuve du marasme à l’hôpital : la place manque dans la chambre froide et à la morgue. « Habituellement, nous avons trois ou quatre décès hospitaliers par jour, souligne Tania Foucan, médecin légiste et hygiéniste au CHU de Pointe-à-Pitre. Actuellement, c’est 15 à 16 décès. » Pour pouvoir garder les corps, l’hôpital a reçu un énorme container, placé sur le parking. « C’est extrêmement fatigant physiquement et moralement, reprend-elle. Il faut à la fois transformer les services en unité Covid, former les soignants et recevoir les patients. Tous les jours, nous devons faire des allers-retours incessants entre les services, la morgue, le container et l’accueil des pompes funèbres. »

Cela fait dix jours que la Martinique est placée en confinement strict, est-ce que vous commencez à en voir les effets ?

En termes d’appels au niveau du Samu, on observe une très discrète inflexion des courbes, ce qui veut dire que les malades à hospitaliser devraient suivre les mêmes tendances dans huit jours. Sur la dangerosité de la maladie, tout le monde a compris, car malheureusement il y a des décès dans toutes les familles. Sur la nécessite de se vacciner, les chiffres augmentent, autant sur la population, que sur le personnel soignant. C’est indispensable pour nous aider à éviter la 5e, voire la 6e vague.

John CASTEL

Il est étudiant en journaliste dans une école parisienne. John est spécialisé dans les informations relatives au numérique et la High-Tech. Théo permet d’apporter une information au plus près de nos lecteurs.