Grand oral du bac 2021 : jurys absents, retards, remplacements…

Grand oral du bac 2021 : jurys absents, retards, remplacements…

Les élèves passant le bac ont commencé à faire connaissance avec une nouvelle épreuve qui a déjà fait beaucoup parler d’elle : le grand oral. Du lundi 21 juin au 2 juillet, plus de 525 000 candidats des filières générales et technologiques doivent passer devant un jury composé de deux professeurs pour vingt minutes de présentation et d’échanges.

Néanmoins, à peine une heure après le lancement de ces deux semaines d’oraux, les premières critiques venue d’élèves et d’enseignants sont apparues : jurys absents, convocations de dernière minute, retards conséquents, manque de préparation logistique, etc. La liste des griefs exposés sur les réseaux sociaux s’est allongée d’heure en heure. Si des lycéens ont pu passer leur oral à l’heure convenue et dans la sérénité, d’autres expliquent avoir baigné dans l’incertitude durant toute une demi-journée. Certains affirment même être rentrés chez eux sans avoir pu passer l’épreuve.

« C’était la désorganisation la plus totale »

Arrivée à 7h30 devant les grilles de son établissement à Lambersart (Nord), Célia, lycéenne en terminale générale, dit avoir compris que son examen ne se passerait pas comme prévu « quand l’horloge a sonné à 8 heures et qu’on a vu tous les autres groupes partir, sauf le nôtre ». Après environ une heure d’attente, son principal lui a donné la raison du problème. « Il manquait le jury de spécialité dans mon groupe », relate-t-elle à franceinfo. La direction s’est alors démenée pour trouver un remplaçant, extérieur à l’établissement et disponible à la dernière minute, parvenant à « trouver un professeur de philosophie qui est arrivé à 9h20 ».

Cette situation est loin d’être un cas unique, assure Sophie Vénétitay, professeure de sciences économiques et sociales dans un lycée de l’Essonne : « C’était la désorganisation la plus totale avec des jurys qui étaient incomplets ou non conformes aux textes, car composés de professeurs de même discipline », expose la secrétaire générale adjointe du syndicat enseignant SNES-FSU. Elle dénonce un dysfonctionnement majeur dans l’envoi des convocations : « En Ile-de-France, certaines ont été reçues par mail dans la nuit de vendredi à samedi. Des collègues ont aussi été appelés lundi matin pour se faire dire qu’on les attendait dans tel établissement ».

« On a le droit à la déconnexion quand même ! »

« Dans ces conditions, ce sont les jeunes qu’on ne respecte pas », s’agace Vincent Perlot, professeur d’histoire et représentant du syndicat SNES-FSU Lille. L’enseignant ne décolère pas après sa journée d’examen, alors que plus de 100 appels d’enseignants déroutés ont été reçus, selon lui, au standard lillois du syndicat dans la journée. « Qu’on n’aille pas nous dire que le grand oral s’est bien passé. Cela fait trente ans que je fais passer des examens, et je n’ai jamais vu cela. Des convocations envoyées par mail à 15 heures, le samedi, c’est irrespectueux, déplore-t-il. On a le droit à la déconnexion quand même ! ».

Lui-même convoqué comme jury à Valenciennes (Nord), Vincent Perlot a connu un problème différent. Son binôme d’examen était bien présent, mais aucun des deux professeurs n’enseignait les spécialités qu’ils devaient évaluer (les sciences et technologies de laboratoire). La direction de l’établissement a donc dû trouver un enseignant spécialiste pour permettre la tenue des oraux. « Je me suis levé à 5h40 du matin pour constater que les jurys n’étaient pas organisés », lâche-t-il avec amertume.

« Un stress énorme »

Grâce aux efforts du personnel enseignant et administratif, la grande majorité de ces oraux a néanmoins pu se tenir, malgré les retards. Lisa*, lycéenne à Berck (Pas-de-Calais), également confronté à l’absence d’un des deux jurys, a finalement pu passer son oral et sourit à l’idée d’être enfin en vacances. Mais elle aurait volontiers évité cet imprévu : « Même si on a été super bien accompagnés par nos surveillants et les professeurs qui étaient présents, on a quand même attendu huit heures sans savoir si on pourrait passer ou si on allait encore attendre. Bien sûr que cela m’a perturbée. »

Ces situations ont « créé un stress énorme », déplore Mathieu Devlaminck, président de l’Union nationale lycéenne (UNL). « On sait qu’il s’agit d’une épreuve orale, ce qui est déjà très stressant pour les élèves, et en plus de cela on rajoute par-dessus des problèmes logistiques… ». « On a pu voir des élèves à bout de nerfs (…) La gestion de cette journée a été absolument catastrophique », ajoute-t-il.

Les raisons de stresser étaient déjà nombreuses pour cette première génération du « bac Blanquer ». Les deux dernières années ont fortement été perturbées par la pandémie et une « impression de flou » entourait ce grand oral, rapporte Martin, lycéen dans les Ardennes, épargné par les couacs lors de son examen lundi matin.

Un effet loupe sur des cas isolés, selon le ministère

Pour les syndicats d’enseignants, il était possible d’anticiper beaucoup mieux ces situations. Ils avaient déjà fait part de leur « vive inquiétude » aux autorités compétentes, rappelle Sophie Vénétitay. Le nombre de professeurs convoqués, anormalement bas, avait notamment mis la puce à l’oreille des établissements et des organisations syndicales. Contacté par franceinfo, le ministère de l’Education nationale a confirmé que certains cas problématiques ont été signalés, mais a souligné qu’il ne disposait pas de remontées suffisantes mardi matin pour évaluer l’ampleur de ces incidents.

Par ailleurs, le ministère a expliqué avoir eu connaissance d’incidents techniques ayant entravé le travail du SIEC (Service interacadémique des examens et concours), plus particulièrement l’acheminement des convocations. Cependant, il met en garde contre un éventuel effet grossissant de ces événements isolés.

« Question de cœur »

Il y a, parmi le demi-million de candidats, les « chanceux » : ceux qui, ce lundi, se réjouissent d’être « tombés » sur leur « question de cœur ». « Le jury ne m’a pas posé de questions très dures », juge Amina, convoquée au lycée Marcel-Pagnol d’Athis-Mons. La lycéenne croisait les doigts pour être interrogée sur « sa » question de sciences économiques et sociales. La chance lui a souri. « Je ne me suis pas sentie piégée, dit-elle ; on a senti que c’était nouveau, pour eux les enseignants, comme pour nous les candidats. »

Un soulagement partagé, à quelque 300 kilomètres de là, par les premiers lycéens convoqués au lycée Louis-de-Cormontaigne de Metz. Cléa, 18 ans, en est sûre : « On a demandé aux professeurs d’être indulgents. » « Je me sentais en confiance avant d’arriver, explique la jeune femme ; je suis contente d’en avoir fini ! » Brice, même âge, abonde dans son sens : « J’ai bloqué sur deux mots techniques, [les enseignants] m’ont aiguillé, ils n’étaient pas là pour me piéger. » Premiers à ouvrir le bal du grand oral, Cléa et Brice tentent de rassurer leurs camarades : « Il ne faut pas stresser, répètent-ils. On nous donne la chance de nous exprimer, de défendre nos raisonnements… C’est mieux que par écrit. »

Dans la cour du lycée Paul-Louis-Courier de Tours, la même scène se répète : des élèves déjà passés échangent avec ceux qui arrivent, un peu stressés. Un sujet de conversation l’emporte sur tous les autres : le « profil » des enseignants des sept jurys présents ce lundi. Chacun est constitué d’un binôme d’au moins un professeur d’une des deux spécialités présentées par l’élève, et d’un autre. « Il faut s’adapter à eux, croit savoir Jules, 17 ans. On m’avait dit de ne pas être trop technique et de vulgariser un peu au cas où l’un des deux [enseignants] ne soit pas à l’aise avec les maths. »

Satisfaite, Axelle Aranyassy, 18 ans, l’est aussi. « Les examinateurs m’ont mise à l’aise en me donnant l’impression qu’ils s’intéressaient vraiment à mon sujet », rapporte-t-elle. Un sujet complexe, en lien avec sa spécialité humanités, littérature et philosophie : « La meilleure façon d’interpréter un personnage au théâtre ou au cinéma est-elle de prendre du recul face à son rôle ou de fusionner avec lui ? » « Tout s’est super bien passé », se réjouit Axelle.

L’« important », c’est Parcoursup

Et puis il y a les autres : ceux qui ont tenté de faire « au mieux » avec la problématique qui n’avait pas leur préférence. « C’est déjà fini », soupire Océane, 18 ans, en passant la grille du groupe scolaire Claude-Monet, dans le 13e arrondissement de Paris, à 11 h 30, ce lundi. Une « fin » qui, dit-elle, la laisse « un peu sur sa faim » : « J’avais tout misé sur ma question de SES [sciences économiques et sociales]. Pas de chance, j’ai dû plancher sur les maths… » Face à elle, le jury était composé d’un enseignant de mathématiques et d’un autre de langue. « Le choix dans ces conditions est un peu faussé », estime-t-elle. Océane a donc « remballé » la question qui la « motivait vraiment » (« Peut-on lutter contre les inégalités scolaires dès la maternelle ? ») pour puiser son inspiration dans les lois binomiales, les variables aléatoires, les biais mathématiques… « Sauf à être un petit génie des maths, ce que je ne suis pas, ce n’est pas simple de briller à l’oral dans cette matière », pense-t-elle.

Giulia, même âge, même établissement, a elle aussi le sentiment de ne pas avoir « tiré le bon numéro à la loterie » du grand oral. La jeune femme espérait être interrogée en humanités, littérature et philosophie ; c’est en histoire-géographie géopolitique qu’il lui a fallu prendre la parole. Une « parole hésitante », glisse-t-elle d’une voix timide. « Comment l’expression artistique au Pérou peut-elle donner une place aux différentes mémoires occultées pendant la guerre civile ? J’ai mis plusieurs semaines, avec l’aide de mes profs, à trouver la question et l’angle. Les premières cinq minutes se sont bien passées, raconte-t-elle. C’est après que ça s’est corsé, avec les questions-réponses. J’ai eu du mal à contextualiser, à faire le lien avec d’autres pays d’Amérique latine… »

Pour tous, le souci d’« être dans les temps » – « Cinq minutes, ça file », relèvent-ils unanimement. De « poser sa voix », même avec un masque sur la bouche ; de « maîtriser ses gestes », de ne pas être « seulement dans la récitation ».

Que risquent-ils à ne pas y arriver ? Pas grand-chose, « au fond », concède Giulia : elle est déjà admise en hypokhâgne dans un grand établissement parisien. Océane a, elle, été acceptée en IUT. Axelle, la lycéenne de Tours, en licence de philosophie. Tous, qu’ils aient ou non le sentiment d’avoir réussi l’épreuve du jour, le disent : l’« important », c’est Parcoursup, plus que ce baccalauréat dont ils abordent la dernière ligne droite en ayant déjà une idée du résultat (puisque 82 % de la note globale, validée au contrôle continu, leur est déjà connue).

La préparation a « souvent » manqué

Pour autant, aucun d’eux n’a le sentiment d’avoir subi une épreuve fantoche – la crainte de nombreux enseignants après une année scolaire aussi désorganisée. Crainte montée d’un cran ce lundi : des syndicats d’enseignants et de proviseurs ont fait état, dans plusieurs académies, d’erreurs dans les envois de convocations ou dans la composition des jurys. Au grand dam des élèves.

« Le grand oral, c’est un symbole : c’est la seule vraie épreuve qu’il nous reste cette année », fait valoir Océane, la lycéenne parisienne, en confiant être « allée à la philo un peu pour la forme » (les candidats pouvant choisir la « meilleure des deux notes » entre celle obtenue à l’écrit, le 17 juin, et la moyenne du contrôle continu). « Du bac 2021, on ne gardera sans doute en tête que cet oral, témoigne Lili, lycéenne à Saint-Sulpice, établissement privé du 6e arrondissement de Paris. Je ne connais personne qui n’ait pas envie de bien faire ! »

Pour cela, la préparation a « souvent » manqué, regrettent les intéressés. Pas tous : « Nous avons eu la chance d’avoir des oraux blancs avec nos professeurs, raconte Waël, élève au lycée messin Louis-de-Cormontaigne. Ces mises en situation nous ont permis de mieux connaître nos points forts, de bien aborder nos sujets et de réajuster nos tics de langage, explique-t-il, même si cela reste relatif aux jurys. »

Lea LAMBERT

Lea LAMBERT

Elle est photographe professionnelle. Elle souhaite partager son amour de la photo à travers différentes illustrations de nos articles. Léa adore la région nantaise et ses paysages. Son expertise est un atout pour notre équipe.